Du drame et des tripes
"Sur le boulevard du crime, pour voir la pantomime, ce
soir on se bouscule", chante Piaf en 1960.
Boulevard du Crime
Inquiétante appellation
donnée au 18e siècle à notre actuel boulevard
du Temple.
Non pas quil y eut dans le secteur une
criminalité particulière (encore que
) mais
bien parce que sur scène sy jouaient des drames
sanglants.
Pas moins de 6000 morts chaque soir ! Le public, amateur de
frissons, toujours du côté du voyou, en
redemandait, aussi nombreux sur cette artère à
venir au théâtre que dans tous les
théâtres de Paris aujourdhui.
À lépoque, le boulevard du Temple est la
porte des champs : le côté pair est la
frontière du Paris urbain et nest que prés et
jardins. Cest ce qui explique le nivellement et les
marches que lon voit sur le trottoir du côté
impair, au pied du Théâtre Déjazet, seul
rescapé des 52 salles concentrées sur les 200 m du
boulevard du Crime.
Tout commence par des baraques en bois qui
sinstallent entre 1767 et 1775. À lapproche
de la Révolution, le théâtre se libère.
Avant cela, seule la Comédie Française est
autorisée à jouer par décret royal. Les autres
troupes sont muselées, cantonnées à la
pantomime. Mais lépoque du théâtre
populaire jouissif et florissant se soldera par la
destruction pure et simple de ces salles dans le cadre du
percement de la place de la République. La politique
sécuritaire dHaussmann est de créer de
grandes artères afin déviter que les
autorités ne tombent dans les embuscades des rues
étroites, les « coupe-jarrets ». Leçon
tirée des émeutes de 1848.
Le théâtre Déjazet est toujours là,
témoin vivant dune époque révolue, fier
de cet héritage et du parfum sulfureux de contestation
et de liberté qui flottait alors.
La rédaction remercie Jean Bouquin, directeur du
Théâtre Déjazet.
crédit photo: Honoré Daumier